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Le malade imaginaire, MOLIERE Jean-Baptiste Poquelin, Auteur
dramatique, comédien (Janvier 1622-17 février 1673)
ActeIII Scène III
ARGAN, BÉRALDE.
Nous en sommes au moment ou Béralde discute avec son frère Argan (Le malade)
de la médecine et des médecins.
Dans le monde moderne, remplacez médecin par le charlatan qui vous
importe. Ce texte écrit il y a plusieurs siècles est encore étonnamment
d'actualité.
BÉRALDE: Non, mon frère; laissons-la là: c'est une femme qui a les meilleures
intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte
d'intérêt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos
enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable: cela est certain.
N'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la
voulez-vous donner en mariage au fils d'un médecin?
ARGAN: Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut.
BÉRALDE: Ce n'est point là, mon frère, le fait de votre fille, et il se présente
un parti plus sortable pour elle.
ARGAN: Oui, mais celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi.
BÉRALDE: Mais le mari qu'elle doit prendre, doit-il être, mon frère, ou pour
elle, ou pour vous?
ARGAN: Il doit être, mon frère, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre
dans ma famille les gens dont j'ai besoin.
BÉRALDE: Par cette raison-là, si votre petite était grande, vous lui donneriez
en mariage un apothicaire?
ARGAN: Pourquoi non?
BÉRALDE: Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires
et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la
nature?
ARGAN: Comment l'entendez-vous, mon frère?
BÉRALDE: J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins
malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que
la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps
parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous
n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous
n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.
ARGAN: Mais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve, et que
Monsieur Purgon dit que je succomberais, s'il était seulement trois jours sans
prendre soin de moi?
BÉRALDE: Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous
envoiera en l'autre monde.
ARGAN: Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la
médecine?
BÉRALDE: Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit
nécessaire d'y croire.
ARGAN: Quoi? vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et
que tous les siècles ont révérée?
BÉRALDE: Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus
grandes folies qui soit parmi les hommes; et à regarder les choses en
philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus
ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.
ARGAN: Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un
autre?
BÉRALDE: Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des
mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a
mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.
ARGAN: Les médecins ne savent donc rien, à votre compte?
BÉRALDE: Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités,
savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les
définir et les diviser; mais, pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne
savent point du tout.
ARGAN: Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les
médecins en savent plus que les autres.
BÉRALDE: Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de
grand-chose; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux
galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et
des promesses pour des effets.
ARGAN: Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que
vous; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux médecins.
BÉRALDE: C'est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de
leur art.
ARGAN: Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu'ils
s'en servent pour eux-mêmes.
BÉRALDE: C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l'erreur
populaire, dont ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y être. Votre
Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse: c'est un homme tout
médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds; un homme qui croit à ses règles plus
qu'à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les
vouloir examiner; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux,
rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une raideur de
confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des
purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point
vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire: c'est de la meilleure foi du
monde qu'il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à
sa femme et à ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait à lui-même.
ARGAN: C'est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin
venons au fait. Que faire donc quand on est malade?
BÉRALDE: Rien, mon frère.
ARGAN: Rien?
BÉRALDE: Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand
nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est
notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les
hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
ARGAN: Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature
par de certaines choses.
BÉRALDE: Mon Dieu! mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous
repaître; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles
imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il
serait à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle
d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui
donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine
facilité de ses fonctions; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de
tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la
poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la
chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues
années: il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez
à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est
comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les
avoir crus.
ARGAN: C'est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête,
et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.
BÉRALDE: Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes
que vos grands médecins. Entendez-les parler: les plus habiles gens du monde;
voyez-les faire: les plus ignorants de tous les hommes.
ARGAN: Hoy! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien
qu'il y eût ici quelqu'un de ces messieurs pour rembarrer vos raisonnements et
rabaisser votre caquet.
BÉRALDE: Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine; et
chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que
j'en dis n'est qu'entre nous, et j'aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer
de l'erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce
chapitre quelqu'une des comédies de Molière.
ARGAN: C'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le
trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins.
BÉRALDE: Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la
médecine.
ARGAN: C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine; voilà un
bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des
ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son
théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.
BÉRALDE: Que voulez-vous qu'il y mette que les diverses professions des hommes?
On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne
maison que les médecins.
ARGAN: Par la mort non de diable! Si j'étais que des médecins, je me vengerais
de son impertinence; et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans
secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre
petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirais: "crève, crève! cela
t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté".
BÉRALDE: Vous voilà bien en colère contre lui.
ARGAN: Oui, c'est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que
je dis.
BÉRALDE: Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera
point de secours.
ARGAN: Tant pis pour lui s'il n'a point recours aux remèdes.
BÉRALDE: Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est
permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour
porter les remèdes avec la maladie; mais que, pour lui, il n'a justement de la
force que pour porter son mal.
ARGAN: Les sottes raisons que voilà! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet
homme-là davantage, car cela m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.
......
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